Les carricos


Carricos

Un jeu faisait fureur dans notre quartier durant l'été 1950; c'était la course aux carricos, mot espagnol qui signifie petites charrettes. La construction de ces véhicules assez archaïques nécessitait peu de matériaux: une planche, un morceau de chevron, trois gros roulements à billes faisant office de roues, quelques clous et un gros boulon avec écrou et rondelle. La difficulté majeure était de se procurer les roulements à billes si l'on n'était pas apparenté à un cheminot ou à un mécanicien. De nombreux enfants du village avaient construit leur carrico qui faisait un bruit d'enfer en dévalant les rues de la ville. Certains rivalisaient d'ingéniosité pour créer des engins spéciaux. Thomas avait fabriqué un minuscule carrico qu'il transportait dans son cartable et qui lui permettait de revenir de l'école Jules Ferry en équilibre sur un pied; c'était l'ancêtre de la planche à roulettes. André, Thomas et moi avions crée en association un "transport en commun". Notre carrico, un modèle du genre, nous permettait de monter à trois. Nous étions fiers de notre création car inexplicablement nous gagnions toutes les courses et cela était un mystère pour notre logique d'enfant; étant donné que notre véhicule était le plus lourdement chargé, nous aurions dû arriver les derniers ! Mais à dix ans, les lois de la pesanteur nous étaient inconnues.


C'est au cours d'une de ces fameuses courses benhuriennes qu'il m'arriva un fâcheux accident. Ma mère, habile couturière m'avait confectionné un magnifique pantalon golf de couleur marron que j'étais fier d'étrenner le jour de la grande course. Avant le départ, nous nous mettions d'accord sur le rôle à jouer par chacun de nous. Thomas à l'avant du véhicule était spécialement chargé de conduire le carrico en maintenant fortement les extrémités du manche. André occupait la place centrale et avait la responsabilité du frein à main. Pour gagner de la place, ses jambes entouraient le corps du conducteur. Quant à moi, assis à l'arrière je devais assurer l'équilibre précieux de l'équipage en écartant plus ou moins mes jambes grêles aux genoux énormes décorés de nombreuses cicatrices. Le départ de la course fut donné à 14 heures et la dizaine de carricos alignés sur une ligne de départ dévalèrent une rue parallèle à l'avenue Gambetta dans un bruit d'enfer. Heureusement pour nous, à cette époque et à l'heure où se déroulait la course, il n'y avait guère de véhicules automobiles en circulation.


Tout de suite, notre carrico se porta en tête de la course mais Thomas ne put éviter quelques petits cailloux sur le côté de la chaussée et le carrico se mit à jouer à saute-cailloux ce qui provoqua le recul des passagers et comme une partie de mon train arrière se mit à frotter le macadam, je résolus de quitter le bord. Je me mis donc sur pieds mais la vitesse était telle que je fis un vol plané mémorable. Lorsque je me relevai, les genoux et les coudes en sang, je constatai avec stupeur que le pantalon était déchiré au niveau des rotules. Tous les amis s'apitoyèrent sur mon sort. "La tannée qu'elle va te mettre ta mère quand tu vas rentrer" se lamentait Ghazi en guise de consolation. "Si tu veux, enchaînait André le fils du tailleur, je vais dire à mon père qu'il te couse des pièces aux genoux, ta mère n'y verra que du feu". Thomas surenchérissait: "Le mieux encore serait que tu jettes ton pantalon et tu rentres chez toi en pleurant et en disant que c'est la bande du boiteux qui t'a fauché le pantalon...". Le soir après avoir épuisé toutes les solutions possibles et inimaginables pour atténuer la colère maternelle, je décidai finalement d'avoir recours à la ruse et aux sentiments.


J'entrai à la maison un peu avant l'heure du dîner et sans me faire remarquer je regagnai la chambre que je partageais avec mon grand frère Adrien. Je cachai le pantalon golf sous le lit et m'enfonçai dans les draps. Ma mère, ne me voyant pas arriver à table, un peu affolée vint me trouver dans ma chambre. "Déjà au lit ? s'étonna t-elle. Qu'as tu, tu es malade ?" "Je n'ai pas faim. Je dois avoir un peu de fièvre". Elle posa sa main sur mon front. "Tu as dû attraper un coup de soleil. Tu n'es pas raisonnable pour ton âge, tu cours toute la sainte journée au soleil sans chapeau. Tu vas finir par attraper la crève si ce n'est pas déjà fait". Ma soeur Geneviève, curieuse aux intonations de notre mère entra dans la chambre. "Qu'est-ce qu'il a ? ll est malade ?". "Un coup de soleil ma fille. Va chez Madame Martinez pour qu'elle lui fasse sortir le soleil, va ma fille va, que ce petit il va me faire mourir de mauvais sang" puis s'adressant à moi "Tu ne veux pas manger quelque chose, un bol de bouillon peut être ?" "J'ai pas trop faim mais si tu veux m'apporter le dessert, je ne dis pas non".


Le soir, quand tout le monde était dehors en train de prendre le frais, je me levais quérir une feuille d'un cahier de brouillon et écrivis: "Ma chère maman chérie, pardonne moi de te faire de la peine mais je suis malade à cause que j'ai déchiré le beau pantalon golf que tu m'as fait. Je suis très peiné, la preuve c'est que je verse des larmes sur le papier tout en écrivant". J'allumai alors une bougie et versai quelques gouttes de cire sur la feuille, avec l'ongle j'ôtais l'excès de cire de manière à ne laisser subsister que les taches légèrement huileuses. Je les encadrai avec le crayon en marquant en dessous: ça, c'est les larmes. Avant de se coucher ma mère se rendit à mon chevet et lut le mot laissé à son intention sur la tablette. Les yeux mi-clos, le coeur battant, je guettai ses réactions. Elle sourit et quitta la chambre après avoir déposé un baiser sur mon front en emportant le mot qui allait circuler de mains en mains.



Texte de Jean-Paul Gonzalves
Écho de Saïda N.061